Anti-guerre : résolument ! Pacifiste : non.

Les anti-guerres sont de milliards sur terre que personne ne veut écouter. Le pacifisme patenté ne semble pas plus attentif que les autres.

Frédérique DAMAI

3/4/202610 min read

Anti-guerre

Nous, les anti-guerre, sommes des milliards sur cette planète. Oui, des milliards, dont la majeure partie est composée de cette nébuleuse confusément désignée comme le peuple.
Nous sommes des milliards et nous avons des milliers de raisons différentes d'être définitivement contre la guerre. Et dans ce qu'elles ont d'humaines, toutes ces raisons sont bonnes. En conséquence, personne n'a le droit d'en juger ; de quelle autorité le ferait-elle, d'ailleurs ?

Ceux qui sont confrontés directement à la guerre ont leurs raisons. Elles sont elles-mêmes diverses et le milliard d'humains quotidiennement sous les bombes ne répond pas à cette propagande honteuse qui laisse croire qu'ils sont majoritairement favorables à ces guerres. Je pense évidemment aux enfants, aux femmes et au lot de violences monstrueuses qu'ils subissent, mais également aux hommes qui ne sont pas non plus majoritairement pro-guerre.
Il y a les raisons de ceux qui craignent la guerre, de ceux qui en sortent, mais aussi tous les autres. Il y a ceux qui ont seulement cette espérance : plus jamais la guerre pour les leurs et pour eux.

Dans mon livre « No war », j'ai exposé des dizaines d'arguments contre la guerre. Eh bien tous ceux-là n'ont pas plus de valeur que ceux de n'importe qui d'autre. Et ceux qui ne savent pas exprimer pourquoi ils sont anti-guerre le sont tout autant que moi et sont tout aussi légitimes à l'être. Être anti-guerre ne nécessite aucune justification.

La paix devrait être le premier droit universel pour chaque être humain et ce droit ne devrait souffrir d'aucune exception.

Pro-guerre

Eux, les puissants et les fanatiques pro-guerre, sont quelques millions. Reclus dans un bunker intellectuel rétréci, ils sont convaincus, qui de la fatalité des guerres, qui de l'utilité même des guerres, qui de l'intérêt économique, politique ou religieux des guerres, etc.

  • Les plus sincères sont le fruit malheureux de manipulations mentales ancestrales.

  • Les plus francs ne se cachent même plus de l'unique motivation qui a jamais préfiguré la guerre : l'intérêt économique.

  • Les plus hypocrites passent leur vie à déguiser tout cela en nobles causes dont les victimes (les peuples) seraient les bénéficiaires. C'est la définition clinique du pervers : celui qui vous fait du mal pour votre bien.
    En réalité, ils sont surtout atteints de cette terrible gangrène sociale : « La bonne raison pour le faire ! ». Ce immonde syndrome à l'origine de toutes les incivilités, de toutes les violences, de toutes les délinquances, de tous les crimes et de toutes les guerres. Cette auto-justification banalisée est devenue le pire ennemi de toute vie en commun, de tout lien social et de toute humanité ? Seule la loi peut dire la bonne raison, ni les intéressés ni leurs aficionados.

Toujours est-il que face à ce droit légitime et inaliénable à la paix pour tous les peuples, les tenants des pouvoirs sont définitivement sourds. Pour plusieurs raisons, mais essentiellement parce qu'ils sont totalement impuissants et incompétents pour imaginer des modèles qui ne soient pas la répétition béate des criminels qu'ils ne cessent d'idolâtrer.

Ils sont bornés, agrippés à leurs modèles désastreux et totalement incapables d'imaginer des relations internationales collaboratives. Ils sont enferrés dans la répétition de la compétition, de la bravade, de la provocation. Ils sont aveuglés par leur jouissance à chevaucher de nouveaux monstres pour leurs prochains crimes. Il est plus facile de trouver des têtes nucléaires que des têtes pensantes.

Oui, des crimes, parce que le premier mort civil d'une guerre est un crime, quel que soit son camp et peu importe la méthode avec laquelle il a été tué. Et comme il était prévisible, on peut même parler d'un assassinat.
Mais voilà, tous ces dirigeants sont des assassins protégés par des conventions internationales scélérates. Et dans l'état de non-droit qu'ils ont créé et maintenu par la censure, ils pourraient même me poursuivre pour diffamation pour tenir de tels propos.
Et les démocraties ? Aujourd'hui, en France : combien de représentants du peuple affichent leurs convictions anti-guerre ? Combien de journaux ? Combien d'artistes ? Combien de leaders d'opinion ? Ils sont, pour les uns tétanisés, pour les autres empoisonnés. Ils sont incapables de penser autrement ou, pire, ils ont la flemme de tenter de le faire.

Pourquoi chercher des solutions quand ce n'est même pas un problème pour eux que des innocents se fassent tuer tous les jours ? Pour certains, c'est même un business, soit en vendant des armes, soit des journaux ou en faisant le buzz sur leur blog.

Nous, anti-guerre, n'avons pas à discuter avec cette caste. Nous ne discutons pas de la légitimité des meurtres avec des assassins, pas plus qu'avec leurs laudateurs et leurs porteurs d'eau. Nous n'avons pas à entendre leurs sempiternelles propagandes, la condescendance de ceux qui savent tout. Quel savoir ? Le savoir paresseux de la répétition.
Nous disons à ceux qui savent tout qu'ils ne savent pas faire grand-chose d'utile pour l'humanité. Nous n'avons pas à subir leur stérilité mentale. Qu'ils se débrouillent comme ils veulent, mais qu'ils nous amènent la paix ou qu'ils restent chez eux.

Donc, je suis pacifiste ?

Non, car le mouvement pacifiste en général n'est pas anti-guerre. Le pacifisme patenté réfléchit la paix, il en cherche la bonne couleur, il fait le tri entre les bonnes paix, les mauvaises paix. Certains seraient même à deux doigts de céder aux sirènes des guerres justes ou légitimes.
Le problème n'est pas de définir la paix, mais d'arrêter tous les massacres et de donner la paix au peuple.
Anti-guerre n'est pas une posture d'intellectuels qui trieraient l'ivraie du bon grain. Anti-guerre c'est le refus viscéral de la guerre, c'est le refus absolu de morts civiles, quelles que soient les raisons.

Une guerre qui s'arrête est toujours une bonne nouvelle pour les anti-guerre parce qu'elle va permettre l'arrêt des crimes et sauver la vie à des humains qui ont un droit inaliénable à vivre. Et ceci peu importe les bonnes ou les mauvaises raisons de cet arrêt. D'ailleurs, combien de guerres se sont réellement terminées pour de bonnes raisons : elles ont toutes commencé pour de mauvaises raisons.

Les pacifistes labellisés sont comme les guerriers, ils habitent la même planète, mais vivent simplement aux antipodes. Ce sont des gens de pouvoir qui sont dans la morale, dans la valeur, dans l'idéologie de la paix. C'est la raison pour laquelle ils sont aussi silencieux et aussi démunis face aux guerres actuelles. C'est la raison pour laquelle un monde anti-guerre n'émanera pas d'eux.
Ils ne comprennent pas qu'ils ne seront jamais les représentants des peuples qui meurent sous les bombes. Pourquoi ? Parce qu'ils ont encore des préjugés sur tel ou tel belligérant, sur telles ou telles conséquences, plutôt que de vomir toutes les bombes d'où qu'elles viennent.

Ils enferment la lutte anti-guerre dans le carcan d'une paix idéelle strictement conforme à leur culture, à leurs croyances, à leur transcendance, bref à une autre étroitesse culturelle et idéologique.

Les anti-guerre : abandonnés de tous

Le peuple anti-guerre est là, abandonné de tous, y compris de ceux qui prétendent être à ses côtés, mais qui ne le sont jamais de façon inconditionnelle. Voilà le mot. Car il n'y a pas de condition à l'arrêt de crimes : il y a l'arrêt des crimes, c'est tout. Et lorsque les crimes s'arrêtent, tout redevient possible, et chacun devient libre de choisir sa vie. La liberté de ceux qui sont morts est un concept qui échappe assez au mécréant que j'ai le droit d'être.

Il faut totalement changer de paradigme. Arrêter de vouloir définir la paix, ne pas juger des bonnes et des mauvaises paix. Ne pas s'occuper de ce que la paix donnera. Cesser toutes ces emprises morales, politiques et idéologiques sur les autres. En finir avec toutes les fausses « bonnes raisons pour la solution guerrière». Il faut laisser s'exprimer la paix et saluer le refus viscéral de la guerre, d'où qu'il vienne.

Qu'on cesse enfin, les pacifistes compris, de nous parler de courage et de tous les emblèmes de ces irréelles valeurs chevaleresques inculquées depuis l'enfance.
Les pacifistes reprennent le refrain du courage (des non-violents, de la résistance civile, etc.), parce qu'ils ont peur d'être traités de lâches, la belle affaire. Le courage est-il une obligation légale ? Non, elle serait donc une obligation morale ! Qui dicte cette morale ? D'où la sortent-ils ?

Le soi-disant courage : cette escroquerie

Le courage est une escroquerie. Une escroquerie individuelle puisque chacun définit la lâcheté à hauteur des obstacles qu'il se pense capable de franchir ? Je dis bien qu'il se croit capable.
Le courage est une escroquerie politique, pour la même raison et en plus parce qu'on l'assortit de règles avantageuses pour maquiller les lâchetés.

  • Il serait donc lâche de combattre à l'arme blanche et courageux de tuer des centaines de civils en donnant un ordre (entouré d'unités spéciales et de gardes du corps) à un autre courageux qui aura simplement à appuyer sur un joystick ? C'est pourtant cette escroquerie que l'on nous vend tous les jours.

  • Courageuse cette diaspora des pays en guerre (je ne parle pas des réfugiés) qui vit dans les beaux quartiers des plus grandes villes du monde, dans les plus grandes stations balnéaires et qui appelle à la mobilisation, au combat, à la révolte. Je les croise tous les jours : dans la force de l'âge, voiture de luxe, lunettes de luxe, vêtements de luxe… Il n'y a jamais de reportages des médias domestiqués sur ce phénomène ? Non ! Ce n'est pas leur richesse qui est en cause : tant mieux pour eux s'ils ont pu échapper aux bombes. C'est leur courage de mettre de l'huile sur les crimes à l'abri des éclats d'obus. Que ne sont-ils là où ils voudraient que les autres soient ?

  • Courageux ces intellectuels, à 2 000 km de tous les fronts, qui exhument de leur bibliothèque tous les historiens qu'ils convoquent. Depuis quand ces romanciers thuriféraires de toutes les guerres (qui font leur fortune) seraient-ils des penseurs de l'avenir de l'humanité dignes de foi ? Ces romantiques qui pleurnichent sur la mort au combat de telle célébrité et qui ignorent jusqu'au nombre de pauvres bougres et de civils qui ont été massacrés le même jour.

  • Courageux tous ceux qui sont pour la guerre tant qu'elle se déroulera sur la terre des autres et avec la vie de pauvres gens qu'ils méprisent.

  • Courageux ce groupe de 10 guerriers qui ira tabasser à coups de battes de baseball un anti-guerre les mains dans les poches…

  • Etc.

Sans compter que le courage de donner sa vie n'est certainement pas de même nature si l'on est athée ou si l'on croit à une transcendance après la mort (y compris cette immensité d'indéterminés qui prétendent n'y pas croire et qui parlent de ceux qui les voient de là-haut).

Comme tous les concepts de guerre, le courage est une escroquerie, une mythologie, une propagande. Nous ne sommes plus au temps des chevaliers et chaque homme a le droit de refuser de donner sa vie sans devoir y apporter la moindre justification.
Qui plus est, on a aussi le droit d'être anti-guerre par peur ou par lâcheté et personne n'a qualité pour en juger. Qui serait d'ailleurs capable de définir ce qui est lâche ou non ? Posons la question à des psychopathes et nous sommes tous des lâches.

La deuxième guerre mondiale : quand on n'a plus que sont héroïsme fantasmé à opposer

Quant à ceux qui sont déjà prêts à dégainer leurs diatribes sur la Deuxième Guerre mondiale, la collaboration, le pétainisme, le pacifisme d'alors, etc. Je voudrais leur dire que j'ai eu beaucoup d'échanges passionnants et enrichissants avec des gens qui l'ont vécue, eux, résistants ou pas. Avec le biais de n'avoir pu échanger qu'avec des survivants, comme tout le monde.

Pour ceux qui en parlent sans l'avoir vécue, le psychologue que je suis ne peut pas être insensible aux fantasmes d'héroïsme manifestement généralisés. Je sais à quel point l'idéal de soi est utile dans l'équilibre psychologique, mais c'est un processus psychologique, pas une réalité : il suffit de regarder autour de soi les petites collaborations quotidiennes de ces héros déclaratifs. Donc, merci de renoncer à donner des leçons à partir de simples fantasmes sur soi. C'est au pied du mur qu'on voit le maçon, non ? J'invite tous ceux-là à écouter attentivement la magnifique chanson de J.J. Goldman : « Né en 17 à Leidenstadt. » Il y a de quoi méditer, rester modeste et cesser de raisonner sur la base de son héroïsme fantasmé, même si cela comble des besoins narcissiques.

Et n'oublions pas que les morts ne sont jamais là pour dire s'ils n'auraient pas finalement préféré vivre. Mon grand-père, celui qui n'est pas mort jeune des suites de son gazage, en aurait beaucoup voulu à la patrie s'il était mort au front de ce qu'il appelait la "saloperie de guerre".

Fin des palabres et de la morale

Désormais, je n'en peux plus de discuter du pacifisme. Je n'en peux plus de ces idéologies qui avancent avec un faux-nez. Je n'en peux plus de ceux qui parlent de paix, mais se fichent du peuple qui meurt quand ce peuple n'est pas conforme aux idéaux qu'ils poursuivent. Je n'en peux plus de ceux qui saluent les cessez-le-feu en se bouchant le nez.

Tous ceux qui aujourd'hui prennent des initiatives anti-guerre servent la cause, d'où qu'ils viennent, les pacifistes comme les autres, dès lors qu'ils sont contre toutes les guerres. Toutes ces contestations de la guerre sont bonnes. Les déserteurs, les objecteurs de conscience et tous ceux qui s'expriment contre la guerre, contre toutes les guerres, contre tous les camps, nous mènent sur la bonne voie. Mais ceux qui trient leurs indignations sont très loin de tout cela. Tous les anti-guerre sont aux côtés des anti-guerre, inconditionnellement.

L'unique espoir des anti-guerre aujourd'hui est d'obtenir pour tous les hommes le droit inaliénable et universel à la paix (absence de guerre, cela suffit comme définition), sans condition. Charge aux puissants, si intelligents face à nous qui sommes si bêtement exigeants de vivre, de trouver la solution.

Vivre, oui, mais dans quelles conditions, me direz-vous ? Cela regarde chacun et le choix des autres humains de décider de vivre, quelles que soient les conditions, ne vous regarde pas, qui que vous soyez. Cessez d'utiliser votre vie parfaite comme modèle universel et acceptez la différence.

Que certains veuillent mourir debout, c'est leur choix pourvu que ce ne soit pas la « bonne raison » pour commettre des crimes. Si d'autres préfèrent vivre couchés, c'est leur choix et c'est le choix du plus grand nombre. Quelle inquisition morale permettrait de juger les uns et les autres et de faire des uns une race supérieure ?

Frédérique DAMAI.